Le pouvoir d’attraction du français
- macdonaro
- Aug 14, 2022
- 6 min read
La révélation m'est venue au mois de mars, mois de la francophonie. C’est la ministre fédérale des langues officielles, Ginette Petitpas Taylor, qui a déclenché la fête le premier mars en annonçant son projet de loi sur la réforme des politiques fédérales en matière de langues. Elle vise à « assurer la pérennité du français au pays ». 1 Son homologue québécoise Sonia LeBel, ministre responsable des relations canadiennes et de la francophonie canadienne, a répliqué le 20 mars – la journée internationale de la francophonie – en annonçant sa politique pour une francophonie « forte, unie et engagée » à travers le Canada. 2 Les deux initiatives sont porteuses d’espoir – bien que l’ on juge toujours les arbres à leur fruits.
Autrement, le mois est passé presque inaperçu dans les médias. Si Le Devoir n’avait pas publié un cahier spécial pour marquer l’occasion, je n’aurais rien appris sur la francophonie internationale. 3
Et pourtant, les nouvelles sont bonnes! Nous sommes maintenant 321 millions de francophones dans le monde – 21 millions de plus qu’il y a trois ans, dont la majorité vit maintenant en Afrique. L’avenir du français repose de plus en plus entre les mains des habitants de ce continent riche en ressources naturelles et humaines. En tant qu’ancien coopérant du Service universitaire canadien outre-mer au Mali, je m’en réjoui.
D’autres constats s’en dégagent. La grande majorité des francophones ne sont plus de langue maternelle française – comme moi, qui parlais très peu le français avant d’aller au Mali. C’est justement la mesure de la force assimilatrice d’une langue – ou de son pouvoir d’attraction, si vous préférez, le mot assimilation ayant des connotations malheureuses. On pourrait aussi parler en termes d’utilité, de rentabilité économique, ou d’importance tout court. Ce qui compte, c’est le nombre de personnes qui s’en servent comme langue véhiculaire – comme outil de communication intercommunautaire – quelles que soient les langues qu’elles parlent chez elles (et, on l’espère, avec fierté). L’anglais serait l’exemple parfait, mais cela vaut autant pour le français. Une langue véhiculaire s’appelle bien une « lingua franca ».
L’Observatoire de la langue française (OLF), l’un de plusieurs organismes de la francophonie mondiale qui sont basés au Québec, définit comme francophone toute personne qui peut écouter un bulletin de nouvelles en français. C’est une définition qui s'apparente à celle de Statistique Canada: une personne capable de soutenir une conversation « assez longue sur divers sujets » en français. Il ne s’agit pas nécessairement de le parler comme un livre. Ça aussi vaut tout autant pour le français que pour l’anglais, dont les variétés locales pullulent. En matière de langue, l'obsession de la pureté et de l’uniformité risque de devenir l'ennemi du bien.
Soulignons, en passant, qu’une part grandissante de la francophonie n’est ni de race blanche (s’il existe une telle race) ni de religion chrétienne. La culture française, fortement eurocentrique et imprégnée de catholicisme, qu’on le veuille ou pas, est appelé à s’ouvrir à d’autres traditions et à se purger de ses relents de racisme et de xénophobie – dont l’islamophobie qui perdure depuis l’époque des croisades et se cache encore de nos jours derrière la suppression du port du voile ; on n’a qu’à gratter la surface pour la voir émerger.
Il y a bien des leçons à en tirer pour le Canada. Selon la définition de l’OLF, nous sommes maintenant 11 millions de francophones, soit 28% de la population totale du pays. En fouillant dans les publications de Statistique Canada, on arrive à dénicher des chiffres comparables pour 2016 (les plus récents disponibles) et pour 2011.
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Tableau I: Francophones (personnes parlant français), 2011 et 2016
Date
Région
Nombre
%
2016
Canada
10 360 760
100,00
2016
Québec
7 619 040
73,54
2016
Hors Québec
2 741 720
26,46
2011
Canada
9 960 590
100,00
2011
Québec
7 375 900
74,05
2011
Hors Québec
2 584 690
25,95
Croissance au Québec : 243 140 ou 3,3%
Croissance hors Québec : 157 030 ou 6,1%
Le Tableau I démonte que le nombre de francophones ainsi définis va en augmentant, et non seulement au Québec. La croissance est même deux fois plus rapide à l’extérieur du Québec, où vivent déjà le quart des francophones du pays! Le français est alors en plein essor hors Québec – comme quoi les fameux « dead dogs » de René Lévesque sont encore en vie et font des petits !
Tableau II (a) : Personnes parlant français, 2016
– répartition par région
Région
Nombre
Proportion
Canada
10 360 760
100,0 %
Québec
7 619 040
73,5 %
Ontario
1 530 430
14,8 %
Ouest
747 190
7,2 %
Atlantique
453 185
4,4 %
Nord
10 910
0,1 %
Hors Québec
2 741 720
26,5 %
Le Tableau II(a) donne la répartition par région de ces francophones en 2016. Notons d’abord qu’à l’extérieur du Québec, c’est l’Ontario qui a la part du lion; il abrite tout près de 15 % des personnes parlant français au Canada – et 55,8 % des locuteurs hors Québec, si vous faites le calcul! Notons aussi que les quatre provinces de l’Ouest comptent plus de locuteurs de français que les quatre provinces de l’Atlantique, y compris le Nouveau-Brunswick. C’est attribuable avant tout à l’attrait des provinces de la Colombie-britannique et de l’Alberta.
Il est devenu un lieu commun de faire remarquer que les francophones du Canada sont concentrés au Québec et dans ses provinces limitrophes de l’Ontario et le Nouveau-Brunswick. Le Tableau II(b) le démontre bien; en 2016, ces trois provinces abritaient 91,3 % des personnes parlant français au pays.
On fait moins souvent remarquer, par contre, que la contribution de l’Ontario est beaucoup plus importante que celle du Nouveau-Brunswick. Pour le souligner, j’ai ajouté au Tableau II(b) les chiffres pour les villes de Montréal et d’Ottawa. On peut voir que l’Ontario compte plus de francophones que la ville de Montréal, et que la seule ville d’Ottawa en compte plus que la province du Nouveau-Brunswick tout entier.
Tableau II (b): Personnes parlant français, 2016
– concentration autour du Québec
Région
Nombre
Proportion
Canada
10 360 760
100,00 %
Québec
7 619 040
73,5 %
Ontario
1 530 430
14,8 %
Nouveau-Brunswick
313 090
3,0 %
Les trois provinces
9 462 560
91,3 %
Ville de Montréal
1 468 585
14,2 %
Ville d’Ottawa
360 190
3,5 %
Locuteurs, francophones et pouvoir d’attraction
En fouillant davantage dans les publications de Statistique Canada, on découvre que le nombre de personnes parlant français dépasse largement le nombre de personnes de langue maternelle française (LMF).
On fait face alors à un problème de langage. Au niveau international, on utilise le mot francophone pour désigner une personne qui parle français, quelle que soit sa langue maternelle. Au Canada, par contre, on fait une utilisation plus restreinte du terme francophone; il désigne communément une personne de langue maternelle française – et par extension un membre du groupe ethnique qu’on appelait autrefois canadien-français, ou canadien tout court. De la même façon, on parle d’anglophones pour désigner les personnes de langue maternelle anglaise (les Canadiens anglais) et d’allophones pour désigner celles qui ont une langue maternelle tierce – qu’elles soient autochtones ou immigrants. (Statistiques Canada parle de « langues non officielles »).
Jusqu’ici, en suivant l’usage international, j’ai employé le mot francophone comme synonyme de locuteurs de français. Dorénavant, je limitera le terme « francophone » à cette fraction des locuteurs de français qui ont le français comme langue maternelle. De la même façon, je distinguerai les locuteurs d’anglais des anglophones.
En se servant des données pour 2016, le nombre de locuteurs de français (personnes parlant
français) s’élève donc à 10 360 760 au Canada, alors que le nombre de francophones (personnes de
langue maternelle française) s’élève à 7 452 075. Le ratio entre le nombre de locateurs de français et le nombre de francophones peut servir d’indice de son pouvoir d’attraction ou de son utilité. 4 Ce ratio est positif partout au Canada, mais le Tableau III démontre qu’il est
particulièrement élevé à l’extérieur du Québec, et notamment en Ontario. Les locuteurs hors-Québec sont majoritairement de souche anglophone et allophones.
Le pouvoir d’attraction du français s’exerce également au niveau des villes. À Montréal et dans les alentours – où résident pourtant 80% de la minorité anglophone du Québec – environ 9 personnes sur 10 parle le français. Il est aussi parlé par une majorité de la population de Moncton, et par environ 4 résidents sur 10 à Ottawa et à Sudbury.
Tableau III : Locuteurs et francophones (1) 2016
Région
Locateurs
Francophones
Ratio
Canada
29,8 %
21,4 %
1,39
Québec
94,5 %
79,1 %
1,19
Hors Québec
10,3 %
4,0 %
2,55
Ontario
11,5 %
4,4 %
2,69
Nouveau-Brunswick
42.5 %
32,4 %
1,31
Villes
Montréal (Région)
91,4 %
66,0 %
1,39
Montréal (Ville)
87,4 %
53,4 %
1,63
Moncton
50,1 %
35,9 %
1,48
Ottawa
39,0 %
15,8 %
2,47
Sudbury
39,5 %
27,5 %
1,44
(1) Locateurs – proportion de la population qui parlant français.
Francophones – proportion de la population qui est de langue maternelle française (LMF)
À contempler ces chiffres, on dirait que la bataille pour le français est déjà gagnée au Québec et que le théâtre des opérations se déplace. Il ne reste au Québec que 372 445 unilingues anglais (4,6% de la population) – dont un certain nombre d’irréductibles âgés. C’est à l’extérieur du Québec que le potentiel d’expansion est le plus grand. D’ores et déjà, c’est là que l’action se déroule – comme en témoignent peut-être les annonces de Sonia Lebel et de Ginette Petitpas-Taylor.
On verra ce que ça donne. La montée du français va-t-elle se poursuivre?
1Benjamin Vachet & Laurence Martin, « Loi sur langues officielles : la ministre Petitpas Taylor présente son projet de loi », Radio-Canada, 1 mars 2022 (https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1865427/modernisation-loi-langues-officielles-ginette-petitpastaylor-bilinguisme-canada)
2Jean-Louis Bordeleu, « Québec « tend la main » aux francophones à travers le Canada » Le Devoir, 21 mars 2022
3« Francophonie », Cahier spécial D, Le Devoir, 19 & 20 mars, 2022
4Certains parlent du taux de véhicularité. Voir Wikipedia, Langue véhiculaire (https://fr.wikipedia.org/wiki/Langue_v%C3%A9hiculaire)
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